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Stephen Harvey
Chef des investissements
Sagard Patrimoine

Le risque que vous voulez prendre, et celui que vous pouvez vous permettre

Bon dimanche à tous. Ce texte est une réécriture d’un article publié il y a deux ans, et c’est celui auquel je fais le plus souvent référence quand je rencontre de nouveaux clients. La note d’aujourd’hui porte sur la façon dont notre rapport au risque de placement évolue avec le temps. 

La tolérance au risque comporte deux volets :

  • Votre volonté de prendre du risque : à quel point êtes-vous à l’aise de voir votre portefeuille monter et descendre ?
  • Votre capacité de prendre du risque : quel dommage financier pourriez-vous absorber sans changer votre train de vie ni vos plans à long terme ?

Les deux n’évoluent pas toujours de pair. En vieillissant, les gens sont souvent moins disposés à prendre du risque. Pourtant, leur capacité financière à en prendre peut augmenter à mesure qu’ils accumulent du patrimoine. La véritable question, toutefois, n’est pas seulement de savoir combien de risque vous pouvez prendre. C’est de savoir combien de risque vous avez besoin de prendre.

Il y a quelques années, j’ai écouté un excellent épisode du balado « Value After Hours » avec Luca Dellanna. Luca a beaucoup écrit sur un concept appelé l’ergodicité. Le mot a l’air de sortir d’un département de statistique universitaire, de préférence de derrière une porte que personne n’ouvre jamais. Heureusement, l’idée de base est beaucoup plus simple :

Une stratégie de placement peut sembler attrayante « en moyenne » et donner malgré tout un résultat désastreux à la personne qui la vit réellement.

Pourquoi ? Parce que les moyennes font souvent abstraction de l’ordre dans lequel les événements se produisent, et du fait qu’un seul mauvais événement peut vous empêcher de continuer. Deux exemples permettent de bien saisir l’idée.

Le ski alpin

Imaginez un skieur alpin de grand talent qui aborde chaque course de façon très agressive. À chaque course, il a 20 % de chances de gagner. Avec dix courses dans une saison, il semble raisonnable de s’attendre à deux victoires. Il y a juste un petit problème : à chaque course, il a aussi 20 % de risques de tomber et de se casser une jambe. Le jour où ça arrive, la saison est terminée.

Notre skieur intrépide a peut-être le talent nécessaire pour gagner deux courses, mais le talent est moins utile vu d’un lit d’hôpital. Dès qu’on tient compte de la possibilité qu’une chute mette fin à la saison prématurément, le nombre de victoires attendu tombe à environ 0,7.

Les placements fonctionnent à peu près de la même façon.

Supposons qu’un investisseur ait 20 % de chances de doubler un placement, mais aussi 20 % de risques d’en perdre la moitié. Le potentiel de hausse est excitant, surtout raconté autour d’un souper. Le côté baissier a beaucoup moins de charme.

Une perte de 50 % exige un gain de 100 % simplement pour revenir au point de départ :

  • 100 $ qui baisse de 50 % devient 50 $.
  • Ce 50 $ doit ensuite grimper de 100 % pour redevenir 100 $.

C’est pourquoi éviter les grosses pertes compte autant. Une stratégie moins spectaculaire, avec des gains plus modestes et des reculs plus légers, peut produire un bien meilleur résultat à long terme. En placement, rester sur la montagne est souvent plus important que de gagner une course en particulier.

Frank contre Jane

Prenons maintenant deux investisseurs : Frank et Jane. Frank aime les émotions fortes. Il est à l’aise avec des rendements annuels oscillant entre une perte de 25 % et un gain de 25 %. Son portefeuille est rempli de bonnes histoires, d’opinions bien tranchées et, à l’occasion, de choses à expliquer.

Jane préfère une vie plus tranquille. Ses rendements annuels varient entre une perte de 7 % et un gain de 10 %. Elle ne monopolisera pas la conversation dans un cocktail, mais elle dort plutôt bien.

Imaginons maintenant 1 000 Frank et 1 000 Jane, chacun partant avec 1 million de dollars. Nous simulons leurs résultats de placement sur 25 ans. Au sommet du classement, les Frank dominent. Les investisseurs les plus riches sont tous des Frank, et la Jane la plus fortunée n’apparaît qu’au 14e rang.

À première vue, la stratégie de Frank semble supérieure. Mais ne regarder que les gagnants, c’est comme étudier les gagnants de la loterie pour déterminer si l’achat de billets constitue un bon plan de retraite.

Regardons maintenant le bas du classement. Plusieurs Frank passent près de tout perdre. Les cinq Frank les moins performants perdent plus de 90 % de leur patrimoine initial. Les résultats de Jane sont moins spectaculaires au sommet, mais beaucoup moins effrayants au bas de l’échelle.

Enfin, regardons l’expérience typique. Après 25 ans, le Frank moyen a peu progressé, alors que l’approche plus lente et plus régulière de Jane a bien mieux réussi à préserver et à faire croître le patrimoine.

Frank fait les manchettes. Jane gagne la partie.

Ce que cela signifie pour la gestion de patrimoine

Beaucoup de clients en gestion de patrimoine qui ont réussi ont commencé leur carrière comme des Frank, ou comme des skieurs alpins. Les entrepreneurs créent souvent de la richesse en concentrant leurs efforts, en prenant des risques calculés et en misant sur eux-mêmes quand personne d’autre ne le fait. Ces qualités ont une valeur énorme lorsqu’il s’agit de bâtir une entreprise.

Mais la stratégie qui crée la richesse n’est pas toujours celle qui la préserve. Bâtir une entreprise exige souvent de la concentration. Préserver le patrimoine d’une famille exige généralement de la diversification. L’entrepreneuriat récompense l’audace ; la gestion de patrimoine récompense souvent la résilience.

D’où l’une des conversations les plus délicates en conseil financier : aider quelqu’un à reconnaître que la partie a changé. Plus tôt dans la vie, l’objectif était peut-être de créer de la richesse. Plus tard, il devient de protéger cette richesse, de financer un train de vie, de soutenir une famille et de laisser quelque chose de significatif derrière soi.

À ce moment-là, la question n’est plus « combien pourrais-je gagner ? », mais bien « qu’est-ce qui pourrait mal tourner, et serais-je encore en sécurité financièrement si cela arrivait ? »

Pour bien des investisseurs qui ont réussi, la réponse n’est pas de cesser complètement de prendre du risque. C’est d’en prendre de façon plus réfléchie : assez de risque pour atteindre leurs objectifs, mais pas au point qu’un seul mauvais dénouement les sorte de la partie.

Il arrive un moment où le skieur alpin devrait envisager une pente plus douce, et où Frank gagnerait à emprunter une page du cahier de jeu de Jane.

Cela peut sembler moins excitant. Mais la préservation du patrimoine a le droit d’être ennuyante. En fait, l’ennui est souvent une qualité, pas un défaut.

Pour ceux qui souhaitent approfondir, les livres de Luca Dellanna sont offerts ici. Je recommande particulièrement Winning Long-Term Games, surtout aux jeunes investisseurs et à la prochaine génération de détenteurs de patrimoine familial.

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