
Stephen Harvey
Chef des investissements
Sagard Patrimoine
Comme père de deux garçons adolescents jumeaux, je peux vous dire que remplir le frigo, autrement dit gérer les stocks, est une tâche sans fin. Ma femme et moi avions auparavant une approche plutôt « juste-à-temps » pour l’approvisionnement alimentaire. Mais à mesure que les garçons ont grandi, nous sommes passés à des réserves beaucoup plus importantes, ou, pour le dire autrement, à une gestion davantage « juste-au-cas-où ».
Aujourd’hui, nous voyons les entreprises, et surtout les États, s’éloigner de la gestion juste-à-temps pour adopter une approche juste-au-cas. Cela pourrait-il entraîner un excès de demande à court terme, alors que la reconstitution des stocks se poursuit et que nous nous dirigeons vers une logique de surstockage?
Le modèle du « juste-à-temps » (JAT) japonais
Dans la plupart des écoles de gestion, on enseigne le miracle manufacturier japonais des années 1980. Cette approche a offert au monde des affaires un tout nouveau régime minceur : moins de stocks, des processus plus serrés et aucune « calorie » inutile dans les entrepôts.
Le système de juste-à-temps de Toyota a prouvé que le capital n’avait pas besoin de dormir dans des piles de pièces « juste au cas ». La production pouvait plutôt être synchronisée avec la demande, les fournisseurs pouvaient livrer en lots plus petits et plus fréquents, et les problèmes de qualité pouvaient être repérés rapidement plutôt qu’enfouis sous les stocks.
Les manufacturiers occidentaux, qui se faisaient initialement damer le pion par le Japon dans l’automobile et l’électronique, ont commencé à importer la recette sous des noms comme production allégée, kanban, gestion intégrale de la qualité et amélioration continue. À la fin des années 1980 et dans les années 1990, les entreprises américaines et européennes se sont empressées de transformer les stocks, autrefois perçus comme une couverture de sécurité, en une inefficacité au bilan.
À partir de là, le JAT est sorti des usines pour devenir un véritable dogme mondial. L’automobile, l’électronique, le commerce de détail, l’aérospatiale, les biens de consommation et, finalement, les services : tous ont adopté l’évangile du faible besoin en fonds de roulement et de la rotation rapide des actifs. La mondialisation a propulsé ce modèle à vitesse grand V. Les entreprises ont tissé des réseaux de fournisseurs complexes, étiré leurs chaînes d’approvisionnement sur plusieurs continents et découvert qu’un porte-conteneurs pouvait coûter moins cher qu’un entrepôt… jusqu’à ce que le navire se retrouve bloqué, retardé, sanctionné ou transformé en un facteur de risque macroéconomique flottant.
Pendant des décennies, le JAT a été une formule magique : des coûts plus bas, de meilleures marges et des rendements plus élevés sur le capital investi. Le hic? Une dépendance totale envers la mondialisation et la sécurité des chaînes d’approvisionnement.
La COVID a mis les chaînes d’approvisionnement à rude épreuve
La COVID a transformé la chaîne d’approvisionnement mondiale, passant d’une symphonie bien orchestrée à un orchestre de kazoos lors d’un appel Zoom. Les pays ont découvert que des décennies d’efficacité « juste-à-temps » les avaient laissés avec des pénuries : masques, semi-conducteurs, médicaments, conteneurs maritimes, papier hygiénique, vélos, meubles… en gros, tout ce qui impliquait un port, une puce électronique ou un consommateur qui s’ennuyait avec sa carte de crédit.
Les fermetures d’usines dans une région ont ricoché partout dans le monde, les ports ont bloqué, les tarifs de fret ont grimpé en flèche, et les entreprises ont appris que l’approvisionnement mondial pouvait rapidement devenir une chasse au trésor planétaire. La demande s’est aussi déplacée brutalement des services vers les biens : les ménages ont arrêté de planifier des vacances pour acheter des ordinateurs portables, des gyms maison et des meubles de patio, avec l’urgence d’un fonds de couverture qui couvre une mauvaise position à découvert.
Résultat : pressions inflationnistes, compression des marges, retards de production et réévaluation généralisée de la résilience des chaînes d’approvisionnement. Soudainement, les stocks n’étaient plus du capital mort, la capacité de production nationale n’était plus un nationalisme dépassé, et la redondance ressemblait moins à de l’inefficacité qu’à une assurance de portefeuille avec chariots élévateurs.
La Chine passe au « juste-au-cas » (JAC)
La Chine gère ses chaînes d’approvisionnement un peu moins comme un manufacturier efficace et beaucoup plus comme un résident de la Floride : on souscrit à l’assurance avant la tempête, puis on affiche un calme agaçant quand tout le monde réalise que l’ouragan fait de vrais ravages.
L’habitude de longue date de Pékin de stocker du brut, des métaux, des denrées alimentaires et des matériaux stratégiques reflète une réalité toute simple : le pays est un immense consommateur de matières premières, mais dépend encore largement des importations de pétrole, de gaz, de cuivre, d’aluminium, de nickel et d’autres ressources clés. Cette accumulation de stocks s’est avérée particulièrement judicieuse lorsque les tensions au Moyen-Orient ont perturbé le détroit d’Hormuz, faisant grimper les coûts du fret, de l’énergie et des assurances. Le détroit d’Hormuz gère à lui seul une part majeure du brut transporté par mer, des méthaniers et des flux d’engrais, alors que les conflits récents ont considérablement réduit les passages de navires et fait exploser les coûts des pétroliers.
Pour ce qui est du pétrole, l’EIA estime que la Chine a ajouté environ 1,1 million de barils par jour à ses réserves stratégiques en 2025, atteignant près de 1,4 milliard de barils en décembre, et a continué à accumuler des stocks en 2026 avant les perturbations liées à l’Iran. Ainsi, quand la situation s’est corsée sur les voies maritimes, la Chine disposait de plus d’options que les pays dépendants du juste-à-temps énergétique : elle pouvait puiser dans ses réserves, ralentir ses achats marginaux, mieux absorber les chocs de prix et éviter les achats de panique au sommet du marché.
En termes de portefeuille, la Chine a transformé les stocks qui étaient autrefois un fardeau pour le fonds de roulement, en une couverture géopolitique. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus élégant, mais dans un monde où les goulets d’étranglement stratégiques s’échangent comme des options d’achat sur le chaos, un entrepôt plein devient un actif très attrayant.
Tout comme pour la gestion de mon frigo, il semble que le reste du monde s’apprête à adopter davantage de pratiques « juste-au-cas ». Une adoption plus large pourrait entraîner une forte poussée ponctuelle de la demande de matières premières, exactement au moment où les chaînes d’approvisionnement sont incapables de fournir. Il y a donc de bonnes raisons de croire que les pressions inflationnistes pourraient persister. Comme je l’écrivais précédemment, ces marchés n’ont qu’une seule façon de s’adapter, c’est-à-dire de hausser des prix.